Les valeurs morales de la chrétienté ont considérablement enrichi la coutume kanak, faisant de la société civile kanak, après le Brésil, un des pays les plus spirites connu à ce jour. Puissions-nous faire le pont entre l’Occident et les mondes autochtones afin d’aller vers le nouveau Do Kamo tant désiré.
La coutume kanak n’est point, à proprement parler, un simple agencement de rituels désuets, ni la manifestation folklorique d’une identité figée, ni même une pure tradition sociale maintenue par inertie. Elle se révèle être, en son essence profonde, l’expression achevée d’un système philosophique intégral, une architecture conceptuelle qui embrasse l’existence, structure l’agencement des rapports humains, fonde la perception du cosmos et définit l’art d’habiter la terre. Ce corpus articule avec une rigueur implacable une ontologie de la relation, une éthique de l’engagement, une politique de l’équilibre et une cosmologie du sens, répondant ainsi aux interrogations métaphysiques cardinales : Qu’est-ce que l’humanité en son essence ? Comment se déploie le vivre-ensemble légitime ? Quelle est la nature véritable du territoire ? Sur quel socle repose la communauté juste ?
Aussi, à l’heure où la Kanaky-Nouvelle-Calédonie, par un acte de volonté collective et politique, s’efforce de refonder son pacte social et d’esquisser les contours d’un projet sociétal commun, la philosophie qu’incarne la coutume offre un cadre conceptuel d’une inestimable préciosité. Il ne s’agit point ici de l’ériger en unique référent, mais de la reconnaître comme une pensée puissante du lien, de la responsabilité et du rapport au monde susceptible d’inspirer, par sa radicalité propre, un modèle politique enfin partagé.
Dans cette perspective, l’ontologie coutumière expose que l’être humain se dérobe à la figure de l’individu cartésien isolé. Il est, d’emblée et par essence, un être-en-relation, une subjectivité irrémédiablement ancrée dans un réseau de dépendances et d’appartenances : avec les membres de son clan et les autres clans, avec la terre originelle, avec les Ancêtres qui ont fondé la légitimité du lieu, avec les forces de la nature qui sculptent l’espace et, enfin, avec la trame complexe des alliances patiemment tissées au fil des générations. La coutume se présente alors comme l’ordonnancement même de ces relations. Elle établit une ontologie où la personne n’est pas définie par l’éclat de sa singularité individuelle, mais par sa capacité constante à honorer, maintenir et réactualiser les liens qui la constituent intrinsèquement. Cette ontologie du relationnel s’érige en contrepoint radical du paradigme individualiste moderne, ouvrant la voie à une autre conception de la citoyenneté kanako-calédonienne : non plus l’agrégation d’entités porteuses de droits abstraits, mais la participation active à un ensemble relationnel où l’identité de chacun se fonde sur une place reconnue et légitimée.
Ceci étant posé, il faut admettre que, dans cette philosophie, la terre n’est pas appréhendée comme une ressource fongible susceptible d’être appropriée ou possédée. Elle est, au contraire, origine, le lieu où s’opère la continuité ontologique entre les vivants et les esprits, un espace saturé de mémoire et de sens. La terre confère l’identité par le nom et la lignée, la légitimité par l’enracinement et l’origine, et la responsabilité par l’obligation de protection et de transmission. La coutume réaffirme ce principe structurant : la terre est ce qui lie les êtres ; elle n’est pas une simple matière exploitable, mais la source même de l’existence et de la légitimité politique. Face aux affres de la précarité foncière et des fractures territoriales, cette pensée offre un axiome : le territoire est un tissu de relations, un cadre puissant pour concevoir l’exercice d’une souveraineté non pas divisée, mais profondément partagée.
De plus, le cadre coutumier confère à la parole une fonction qui excède sa simple vocation rhétorique ou informationnelle. Elle est un acte fondateur d’ordre et de vérité, établissant la reconnaissance mutuelle des acteurs, circonscrivant le cadre de la relation, instrument de régulation des conflits et vecteur de la mémoire des engagements. La parole coutumière fonctionne ainsi comme une éthique du respect et de l’engagement total. Loin d’être une simple négociation d’intérêts stratégiques, elle engage l’être dans sa profondeur même. Parler, c’est se situer dans un ordre qui dépasse la seule volonté individuelle : celui du clan, de l’Ancêtre et du monde commun. Face aux conflits politiques récurrents, cette éthique du dire juste propose le socle d’une confiance retrouvée, non par l’imposition d’une vérité unique, mais par la restauration des conditions de l’échange sincère et légitime.
L’ossature éthique et sociale de la coutume repose en outre sur une économie de la réciprocité, manifestée par les échanges cérémoniels, les dons symboliques et les orthopraxies de compensation. La réciprocité n’est point assimilable à l’échange marchand ; elle est un principe moral supérieur visant au maintien constant de l’équilibre social. Un lien ne saurait jamais être unilatéral : il exige d’être entretenu, réaffirmé et ajusté en permanence. Dans le contexte contemporain des inégalités socio-économiques, ce principe offre une matrice conceptuelle pour refonder la redistribution, restaurer les solidarités brisées et corriger les déséquilibres historiques, en promouvant une économie qui valorise le lien avant le capital ou le droit abstrait.
En matière de gouvernance, le pouvoir de la chefferie kanak n’est pas un pouvoir autoritaire : il est un pouvoir relationnel, puisant sa légitimité non pas dans la domination verticale, mais dans la sagesse, la capacité à relier les entités, le respect des généalogies et la responsabilité envers la terre. La légitimité n’émane pas de l’autorité imposée, mais du rôle de garant de l’équilibre que la chefferie assume. De même, la coutume ne poursuit pas l’unanimité illusoire, mais l’équilibre relationnel. Elle vise un consensus qui rétablit la continuité du lien plutôt qu’un compromis qui ne fait qu’éteindre momentanément le conflit. Cette philosophie politique privilégie le temps long, la reconnaissance des places et la priorité accordée à la relation sur l’intérêt individuel.
La question décisive demeure : quelle est la contribution de cette philosophie coutumière à l’édification du pays que nous sommes appelés à construire ensemble ? Elle apporte fondamentalement un cadre relationnel pour dépasser les fractures historiques, une pensée de la liaison là où l’histoire a dramatiquement engendré la séparation. Elle offre un principe de légitimité pour un pays pluriel, rappelant que la légitimité ne se décrète pas mais se construit dans un acte permanent de reconnaissance mutuelle. Enfin, elle propose un modèle moral pour le vivre-ensemble, une éthique de la responsabilité, du respect et de l’équilibre comme guide de l’action collective. Elle n’est pas l’alpha et l’oméga du pays à venir, mais elle peut en être la colonne vertébrale philosophique, car elle porte une vision de la relation plutôt que de l’individualisme, du territoire plutôt que de la propriété, de la responsabilité plutôt que du droit abstrait, et de l’équilibre plutôt que de la domination. La coutume kanak ne doit être ni sacralisée ni marginalisée. Elle doit être reconnue pour sa valeur intrinsèque : une pensée structurante, un cadre philosophique qui éclaire la manière dont un peuple peut aspirer à vivre en paix avec lui-même, avec les autres, et en harmonie profonde avec son territoire, offrant ainsi une philosophie du lien capable de fonder un projet de société partagé.
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copyright photo : Sébastien Lebègue – http://www.coutume-kanak.com/
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